Et si les Haïtiens étaient un peuple résilient ?

18 octobre 2016

Et si les Haïtiens étaient un peuple résilient ?

Il y a de ces points de vue que j’hésite souvent à publier, car c’est tellement facile de se faire attribuer tous les noms négatifs en Haïti quand on exprime une opinion qui va à l’encontre de celle de la foule. Mais, bref, je m’y suis habitué avec le temps. Je ne m’en soucie guère… Et je place mon mot.

resilience-disaster-haitiQuoiqu’en dehors du pays et très occupé dans des activités professionnelles, je prends le soin de suivre les actualités d’Haïti. Surtout depuis le passage de l’ouragan Matthew, j’essaie de m’en informer au quotidien. En tant qu’Haïtien qui a vécu toute sa vie en Haïti et qui compte y rester en dépit de tout, en tant que citoyen très directement touché par la situation du pays, je crois que, nous les Haïtiens, nous devons commencer par nous regarder en face et prendre conscience de nos bêtises, nos laideurs, nos lacunes et nos échecs. C’est très gentil de se faire complimenter, mais c’est surtout très dangereux de se faire applaudir pour des qualités que l’on n’a pas. Il est temps, ceci depuis bien longtemps, que nous arrêtions de nous voir comme le peuple fort, la nation laborieuse, courageuse et fière. Nous ne sommes plus rien de tout cela depuis bien longtemps. Cet enfermement dans la prison de nos exploits passés nous empêche de voir que nous sommes dans le pire état que puisse se trouver un peuple. Et comment recouvrer sa santé si on refuse d’admettre qu’on est malade et qu’on a besoin de se faire soigner !

De la résilience à la résignation

Alors que de partout on nous envoie l’aumône en nous félicitant pour notre résilience, je constate qu’il manque à l’Haïtien cet ingrédient essentiel qui a permis à beaucoup de peuples de se relever avec fierté de situations catastrophiques ; ce même ingrédient qui nous a valu le titre de premier peuple noir indépendant : la résilience. L’Haïtien n’est plus un peuple résilient. La résilience suppose la capacité à se relever, se réorganiser et se reconstruire après avoir été terrassé par des tragédies. L’une des caractéristiques de la résilience est la capacité à se créer une image forte afin de se protéger de la pitié de l’entourage même si une fragilité intérieure demeure. « La résilience est la capacité d’une personne ou d’un groupe à se développer bien, à continuer à se projeter dans l’avenir en dépit d’évènements déstabilisants, de conditions de vie difficiles, de traumatismes parfois sévères » (M. Manciaux et coll., 2001).

Combien de tragédies avons-nous connues ? Comment les avons-nous gérées ? Nous sommes-nous mobilisés pour nous relever ensemble dans un élan de solidarité nationale ou nous sommes-nous seulement contentés de supplier la pitié d’autres peuples ? Nous en sommes-nous ressortis mieux qu’avant, réorganisés, mieux soudés ? Le constat est là, chacune des catastrophes qui nous frappent emporte avec elle une partie de nous et de ce que nous représentions dans le monde.

Nous sommes devenus plus pauvres, plus incompétents, plus mesquins, plus vulnérables, plus irresponsables, plus corrompus, plus dépendants. Absence de disposition préventive en cas de désastre, absence de stratégie post-désastre, absence de projet durable. N’était-ce pas la charité d’autres pays, nous ne serions même plus en mesure de survivre par nous-mêmes.

Arrêtons de nous venter, de scander que nous sommes un peuple résilient et courageux. Il y a une grande différence entre résilience, courage et résignation. Nous sommes aujourd’hui un peuple fainéant et découragé dont la plus grande force est la résignation. Nous n’avons pas perdu le sourire ni notre appétit pour la bamboche, pas parce que nous sommes résilients et courageux mais parce que nous acceptons notre condition de misère. Nous avons si longtemps attendu, les bras croisés, que notre pays devienne une place vivable, que nous devenions désespérés après tant d’années d’attente et d’inaction.

Voila ! Nous nous résignons. Nous n’avons plus d’espoir, plus d’attente. La condition dans laquelle nous vivons ne nous révolte plus. Informez-vous de ce qui se passe aux frontières de nos voisins vous comprendrez notre niveau de désespoir. Brésil, Colombie, Equateur, Argentine, Pérou, Mexique, Chili, etc. Ils sont dépassés par le flot d’immigrants illégaux haïtiens qui déferlent dans leurs frontières. Beaucoup d’entre eux meurent sur le trajet en cherchant à fuir la misère du pays. Nous ne croyons plus en notre capacité à construire ensemble un pays. Comme aime le dire un de mes anciens professeurs, nous avons perdu même notre capacité à avoir honte.

Et si nous étions un peuple résilient ?

Pour un peuple résilient, chaque catastrophe, chaque tragédie est une opportunité d’innover, de créer, de devenir plus fort et mieux muni contre les adversités. Moins de sept (7) ans de cela un séisme a tué plus de deux cent mille (200.000)  Haïtiens et détruit une bonne partie du département de l’ouest. Maintenant un ouragan a tué près d’un millier de gens et rasé des zones entières. Sans ajouter les différentes épidémies qui nous exterminent à petit feu. Nous semblons être les plus malchanceux sur la terre. Comme si le Bon Dieu ne veut plus de nous sur la planète. Mais saviez-vous qu’Haïti n’est pas le seul pays au monde à être régulièrement frappé par de graves catastrophes naturelles ? Le problème, ce ne sont pas les catastrophes. Le problème, c’est nous.

Nous ne pouvons pas éviter les catastrophes naturelles, il y en a que nous ne pouvons même pas prédire. Mais nous pourrions, si nous nous entendions pour le faire, construire les infrastructures préventives adéquates pour éviter d’avoir autant de pertes. Si après chaque désastre naturel nous construisions de nouvelles infrastructures adaptées, nous serions aujourd’hui un pays fort, muni de grandes infrastructures. Si après chaque catastrophe nous élaborions et appliquions de nouveaux plans, nous aurions aujourd’hui un peuple avisé et bien aguerri qui ne s’agenouille pas face aux tragédies.

Malheureusement nous nous comportons toujours en victime. Nous ne sommes responsables de rien. Tout ce qui nous arrive est la faute de quelqu’un ou de quelque chose. Au lieu de faire travailler notre matière grise pour trouver la bonne formule qui nous permettrait de construire ensemble un pays vivable pour tout le monde, nous préférons nous plaindre et sombrer dans la passivité.

Je suis impatient de voir mes concitoyens se réveiller de leur hébétude, se serrer la ceinture, se révolter et prendre leur destinée en main. Je suis impatient de voir mon peuple arrêter de faire pitié au monde entier. Je suis impatient de voir mon peuple redevenir travailleur, ambitieux, courageux et fier. Je suis impatient de voir mon peuple retrouver sa résilience d’antan et tirer profit de tous ses déboires.

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Commentaires

Auguste Corine
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J'aime bien votre facon de voir la situation d'Haiti. IL est temps que nous nous depassions, que nous franchissions nos peurs pour faire des choses extraordinaires. Mais rien n'est possible sans l'unite. Merci encore.

Nicxon Digacin
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Merci Corine. Oui nous avons besoins de l'unité.

Pascal André
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Je n'ai pas eu l'occasion de vivre à Haïti mais suis en contact constant avec des gens ayant soit vécu là-bas ou qui y vivent encore. Je ne ressens pas de pitié, ni condescendance mais de la compassion. Une des raisons principales de l'inaction selon moi est la manière de prêcher de certains pasteurs qui non seulement spolient les biens des citoyens, déjà bien souvent appauvris mais prêchent tout sauf une vérité libératrice et amenant les gens à se prendre en mains! L'unité oui mais sous quelle bannière si ce n'est celle du Christ vainqueur. Certes, je respecte toutes les confessions mais la première que je critiquerai est celle dont je me revendique moi-même! Trop d'abus et de crédulité, de superstitions et d'immobilisme à cause des projections eschatologiques catastrophiques imminentes: j'en connais certains qui se sont résignés même à ne pas se marier, voyant le retour de Jésus pour demain! J'aime votre peuple dont la devise est identique à celle de mon pays, la Belgique qui, si elle n'est pas pauvre, perd toutes les valeurs qui ont fait sa force d'antan! Noir ou blanc, nous avons le même sang qui coule dans nos veines! Le passé ne vous identifie pas et oui, les difficultés sont autant d'opportunités de déployer une nouvelle énergie, créativité et gain de fierté!

Jacques
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Hummm, Bravo

Issou Chancla
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Première république* noire, juste république pas premier "peuple" noir indépendant ou premier état comme on peut voir partout. Avant 1804 aucun peuple noir du globe n'était indépendant ? Avant 1804 aucun peuple noir n'était organisé en état ? (royaumes, empires, sultanats d'Afrique noire ?). Non Haïti est juste la première REPUBLIQUE noire, la république est une forme de gouvernance parmi d'autres.

Je tenais à apporter cette nuance.