Et si nous mangions la gourde ?

9 octobre 2014

Et si nous mangions la gourde ?

Gourde« Si tu as soif ou si tu meurs de faim, ne compte pas sur une gourde pour te sauver la vie ». Cette phrase ressemble un peu à la citation de l’écrivain français, Noctuel (1871-1945), qui disait : « Quand on a soif d’amour, il ne faut pas nécessairement se précipiter sur une gourde ». La gourde dont parle Noctuel dans sa citation et celle évoquée dans ma phrase n’ont pas la même définition. Moi, je fais allusion à la monnaie de mon pays, la gourde, unité monétaire officielle d’Haïti. J’ajoute « unité monétaire officielle » parce qu’il y en a une autre qui ne l’est pas, le « dollar haïtien » .

En Haïti, le salaire est payé en gourde. Mais quand tu vas au restaurant ou au supermarché, les prix sont soit en dollars américains soit en dollars haïtiens. Mais la monnaie qui a vraiment de la valeur ici c’est le dollar américain, le « billet vert » comme nous l’appelons affectueusement. Si tu veux impressionner quelqu’un, exhibe quelques billets verts… L’euro, ce ne sera pas aussi efficace, car ce dernier n’est pas très familier chez nous, même si en réalité un euro vaut plus qu’un dollar américain.

Dollar haïtien ! Mais c’est quoi ce cirque ?

Officiellement, le « dollar haïtien » n’existe pas. L’histoire relate que l’on a commencé à utiliser le terme dollar pour parler de la monnaie haïtienne dans les années 1920, sous l’occupation américaine. A cette époque, le dollar américain se changeait au taux de 5 gourdes ; donner un billet de 5 gourdes à quelqu’un équivalait à lui donner un billet d’un dollar américain. Ainsi, le terme dollar est resté dans le langage haïtien pour signifier un montant de 5 gourdes. Sauf que, entre-temps, les choses ont changé. Un dollar américain vaut actuellement 45 gourdes. Mais nous continuons à appeler dollar toute somme de 5 gourdes.

La gourde est tellement dévaluée par rapport au dollar US que les Haïtiens préfèrent, de plus en plus, utiliser le terme « dollar haïtien » au lieu de parler de la gourde. Dans beaucoup de restaurants, hôtels et supermarchés du pays, où l’on ne veut pas afficher les prix en dollars américains, on les affiche en dollars haïtiens. Cette stratégie a deux avantages. Premièrement, elle donne la fausse impression que l’argent qu’on a en poche n’est pas si inférieur au billet vert. Penser que 1000 dollars US valent 9000 dollars haïtiens est plus valorisant que d’affronter l’évidence que 1000 dollars US valent 45 000 gourdes. Deuxièmement, elle permet au commerçant de donner aux clients l’impression que le prix du produit n’est pas si exorbitant. Au lieu de dire que le plat de riz est à 250 gourdes, le restaurateur te dira que cela coûte 50 « dollars haïtiens ». En effet, 50 sonne moins fort que 250.

Mon inquiétude, ce n’est pas le fait d’utiliser l’expression « dollar haïtien » ou la gourde, mais c’est plutôt l’effet catastrophique du rapport gourde/dollar américain sur le coût de la vie. Il y a quelques mois, j’ai constaté que mon salaire ne répondait plus à mes dépenses alors que je ne fais pas plus d’achats que d’habitude. Au contraire, j’ai même réduit ma liste de courses et mon salaire n’arrive toujours pas à couvrir mes dépenses. Pourquoi ? Bien sûr, parce qu’il me faut plus de gourdes pour acheter un  dollar américain. Mon salaire diminue au rythme que se déprécie la gourde par rapport au « billet vert ». Quelqu’un qui gagnait 15000 gourdes soit 3000 dollars haïtiens, en janvier 2014, gagnait l’équivalent de 350 USD. Avec ce même salaire de quinze mille 15 000 gourdes, la personne gagne aujourd’hui l’équivalent de 330 USD. C’est ainsi que la montée du dollar américain agit automatiquement sur les prix des produits, car les produits que nous consommons, dans la majeure partie, sont importés et, par conséquent, achetés en dollars US.

Comment survivre avec des gourdes sans valeur?

La gourde face au dollar américainLa première option, à mon avis, serait que les employeurs augmentent les salaires proportionnellement à la montée du dollar américain face à la gourde. Hahahaa ! Je dois être sur une autre planète pour imaginer cette possibilité, car avec une telle proposition, il faudrait revoir les salaires tous les mois. Deuxième option, consommons les produits locaux. Mais non, il n’existe plus de produits locaux haïtiens. Tout est importé. Et le très peu que nous produisons se vend au triple plus cher que ce que nous importons. Enfin ! J’ai trouvé une dernière option plus réaliste et plus simple que les deux premières : cuisinons littéralement nos gourdes. Énigme résolue ! Imaginons, avec un salaire mensuel de 15 000 gourdes, nous pouvons faire bouillir 500 billets de gourde par jour. Il nous faudrait juste un peu d’eau et de sel. Puis, bang, toute la famille mangerait aisément.

Oups ! Je commence à perdre la tête. Pardonnez-moi, je ne suis pas fou. Je cherche simplement à trouver le moyen de survivre dans un pays où même la survie est un luxe.

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Commentaires

LORMANTUS
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Le font size est différent à la fin du texte.

Nicxon Digacin
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Merci pour la remarque. C'est corrigé !

Clermita Edma
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C'est vraiment intéressant de votre part de pensé à notre gourdes qui va bientôt passé de 0,00 à riens du tout.

Mesidor Nahomie
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Je te felicite Nixon pour la qualite de tes reflexions. Je t'encourage de continuer sur cette meme lancee. Felicitations encore!

Nicxon Digacin
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Merci Nahomie. Merci beaucoup.

Eddy Dessalines
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J'en rigole....! Mais Je trouve interressant ton texte. Tu expliques sans ambages , avec des mots simples et justes , au grand public ce que des économistes ou des financiers ( moi compris) ne font pas assez en terme de divulgarisation de ces informations pour permettre aux simples salariés de comprendre ce que tu appeles: " l'effet catastrophique du rapport gourde/dollar américain sur le coût de la vie". D'où, le pourvoir d'achat. Dans les societes où les gens sont éduqués et n'arrivent plus à satisfaire leur besoin primaire habituel , en fonction de leur pouvoir d'achat qui est diminué à cause de l'inflation, ont le doir de demander compte à leurs dirrigeants. Mais chez nous, passons!!!! le (pito nou lèd nou la) c'est notre devise. Préfère de rester au poste pour le même salaire avec mon pouvoir d'achat diminué que d'être remercié ! Peut être c'est raisonnable car on ne pourra jamais bouillir les billets de gourde quoique dépréciée en tout temps par le pouvoir "féroce" du Dollars US.

Nicxon Digacin
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Merci d'avoir pris du temps pour lire le texte. C'est tellement bien d’être compris, de savoir que d'autres partage notre avis. Merci mon frère.....

Chéry
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Bonjour, Je vous remercie pour votre explication de texte. Je ne sais pas si votre blog est toujours actif. Aujourd'hui que valent 15000 dollars haïtiens par rapport au dollar USD? Merci pour vos réponses. Cordialement.