2 novembre 2014

Journaliste, qu’as-tu fait de si grave ?

A l’occasion de la « journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre des journalistes », je publie ce texte en solidarité à tous les confrères du monde entier qui sont victimes de menaces ou d’injustice à cause de leurs activités de journaliste.

Journaliste Brignol Lindor

Lundi. Midi. Tout le monde bouge. La ville cadence à son rythme habituel. Les écoliers, portant de jolis uniformes multicolores, donnent aux rues un surplus de gaieté et une touche de beauté indescriptible. Les marchandes ambulantes arpentent les trottoirs à vendre des légumes, du riz, du maïs… Je continue à pédaler tranquillement ma bicyclette jusqu’à la Place-des-Abeilles. La Place-des-Abeilles, une plage sauvage à l’entrée nord de la ville de Petit-Goâve, une tanière paradisiaque bordée de manguiers et de cocotiers fertiles. Je m’allonge sur le gazon en contemplant les mouvements de la mer. Bercé par la brise et le chant des merles, je m’endors.

Je me réveille 2 heures plus tard. Je reprends ma bicyclette, je pédale tranquillement pour retourner chez moi. La ville a l’air étrange tout à coup. Les rues sont vides. Il n’y a personne sous les galeries des maisons. Toutes les portes sont fermées. Même les chiens errants ont disparu. Le silence est cimetière. Quelque chose de très grave a dû se passer pour plonger la ville dans une telle inertie ! Une grande frayeur m’empare.

A l’entrée de mon quartier, une femme ne peut contenir ses larmes. Elle saute, les mains sur la tête, elle crie : « ils l’ont tué à coup de pioches et de machettes. Ils l’ont haché. Pourquoi lui ? Mon Dieu, pourquoi Brignol ? »

La crampe empoigne mes membres. Je ne peux plus continuer à pédaler. Mes entrailles me démangent. Aucun doute, c’est bien toi, Brignol Lindor, le journaliste idole de la ville, qui viens d’être assassiné. Les milices du pouvoir te reprochaient de ne pas parler en leur faveur. Les menaces couraient depuis plusieurs semaines. Ils voulaient te faire taire à jamais.

À la maison, tout le monde reste scotché devant la télé. La chaine diffuse en boucle les images de ton cadavre mutilé gisant dans le sang. Des trous creusés dans ton dos avec les pioches, des traces de lame de machettes partout sur ton corps, des morceaux de ta chair découpée traînant par terre. La scène est horrible, défiant le plus glaçant des films d’horreur. Un énième journaliste, un ami, un porteur d’inspiration pour les jeunes, vient d’être englouti par la barbarie des éternels livreurs de deuil.

Qu’as-tu fait de si grave pour mériter une telle fin? Quel crime as-tu commis pour être soumis à tant d’atrocité ? Ton crime, c’est d’avoir été un brave journaliste impartial, c’est d’avoir été un éclaireur pour notre petite ville. Ton péché impardonnable, c’est de t’être engagé à apporter à nos concitoyens, dans des conditions très difficiles, des informations sur ce qui se passe à travers le pays. Ta bravoure, ta rectitude et ton refus de vendre ton âme t’ont disgracié aux yeux de ceux qui passent leur vie à essayer de cacher le soleil.

Brignol Lindor, là où tu es auprès de ceux qui ont donné leur sang pour un monde libre et juste, sache que l’impunité ne s’est pas arrêtée. Ils continuent à torturer, tuer et oublier les journalistes. Mais sache, Brignol, que par delà des dangers de mort et des obstacles de toutes sortes, il y a des jeunes qui ont pris la relève. Ils continuent le travail. Brignol, dis à tous les autres journalistes martyrs qui sont là-haut avec toi, Jean Dominique, Jacques Roche, Claude Verlon, Ghislaine Dupont et tous les autres, que nous ne les oublions pas. Nous nous regroupons en une vraie famille pour continuer la mission. Nous pourrons peut être un jour disparaître comme toi, mais d’autres prendront la relève. Le journalisme est immortel.

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Commentaires

Marie Alix Ira
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Wowwww, un très beau texte. De là où il est, il doit être ému aux larmes.

Nicxon Digacin
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Merci beaucoup, Marie.
L’impunité est préjudiciable à tout le monde.

Roberto Dorneval
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En dépit des luttes menées pour la liberté d'expression a travers le monde, le métier de journaliste reste l'un des métiers les plus a risque.
Tres beau texte Nicxon! félicitations cher ami!

ALEXI
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J'ai pris le temps de lire et relire ton texte, Digacin. C'est un beau, bon texte, j'arrive même a le soumettre a mes etudiants/es en communication et/ou journalisme. Alors je te felicite mon ami.

Nicxon Digacin
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Merci Alexi. Cela me vient droit au cœur... Si tes étudiants veulent partager leurs commentaires, je suis preneur. Bon travay kanmarad !

Duckens René
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wouaw!!!! c'est vraiment beau ce texte!!! je t'encourage Nic!!!!